Vision d’extase
admin | 29 mars 2008 | 16:03Chaque matin, je soulève avec le peu de forces qu’il me reste ma carcasse blessée. A peine réveillé, je me rend à vélo, chancelant, au lycée. J’entre furtivement à travers la portail froid et sévère qui me dévisage patiemment. La prétentieuse ‘entrée de la cité scolaire , glacée , m’attend, alors que je me hâte d’atteler ma monture d’acier. Je la pose puis marche, impatient, en direction de l’aile droite, pour m’engouffrer enfin dans un corridor inquiêtant. Je monte les escaliers bondés en cette heure précoce et m’adosse au mur, perdu dans mes pensées les plus factuelles, qui défilent et s’éparpillent en poussière d’étoile sur la voie brumeuse du long réveil matinal. Virvoltant entre les hespérides et la ceinture de Kuiper, les images dégringolent soudainement, le cadre s’évanouit peu à peu quand bien … non, cela n’est que qu’une fausse alerte, ce n’est pas elle. Je me rassied alors fortuitement , dépité, sur le siège rouillé et tremblotant du wagon de la somnolence. La populace du matin grouillait, riait, et éructait de plaisir, telle une masse bouillionante informe et sans vie qui se meut en collectifs soumis, au son de la modulation électronique sonore, au son de la cloche scolaire. Quelle était donc cette ombre timide ? Que désirait-elle ? Une inconnue probablement. Bercé par les incessants et bourdonnants allez et venues, je ne percevais plus le temps s’écouler, trop absorbé par mes intenses ablutions, quand soudain quelque chose au loin attira mon regard vide. C’était elle. Toutefois je n’en suis encore sur. Je me mouillais alors les yeux pour m’en assurer. En effet, je ne m’étais pour rien au monde trompé. Progressivement, elle gravit chaque marche de l’escalier. Durant cette longue ascension qui parut s’étendre sur des millénaires, le temps s’était figé de nouveau. L’environnement m’enveloppant n’était plus que monde brouillé et inerte. Son visage illumina ma morne matinée. Ses yeux noisette pétillant de vie papillonnant d’une sage indécence en apparurent apeurés. Sa chevelure blonde soyeuse se balançait avec grâce au rythme doux de cette interminable montée. Sa bouche mielleuse, satisfaite , adornée de lèvres rosées accueillantes et fendillées par endroits, semblait receler de milles merveilles. Son teint livide, blanchâtre, d’angelot, sa pureté incroyable contrastait singulièrement avec la vivacité du reste de son visage, lui conférant ainsi une dimension quasi mystique, éternelle. Ses yeux et paupières, soigneusement ornés de fard, formaient de véritables perles d’obsession, des phares hypnotisant. Durant cette lente procession, je ne pus m’empêcher d’admirer sa stature. Relativement grande, sa silouhette était une apparition. Elle portait non sans une certaine négligence un pull de couleur bleu marine ou vert des provences, cela ne m’importait guère. L’alliance de la simplicité désarmante du pull au jean semi-consumériste arboré avec dédain, me fit tourner la tête. Ce naturel était incroyable. Quelconque parcelle de son être resplendissait d’une beauté encore jeune et nette. Ses jambes bien proportionnées accompagnées de ses cuisses fuselées ployaient sagement tels des arcs de triomphe. Sa poitrine timide mais bien formée renforçait l’impression de naturel nonchalant qui se dégageait de l’ensemble. Le rêve se poursuivait, jusqu’au moment ou elle glissa près de moi. Quantités d’effluves se dégageaient de cet être béni, dont je m’abreuvais de chaque souffle, dégageant à leur tour de nouvelles variétés de senteurs d’une couleur et d’une profondeur miraculeuses. Une folie passagère m’envahit. Je ne faisais plus qu’un avec ces odeurs douces et sucrées qui s’étaient emparées de moi. Mon âme était énamorée de ce charmant parfum d’amour. Je ne tiens plus débout, mes forces m’abandonnent : l’ange s’assoit, et je tressaille. Apeuré, je détourne le regard, dans une satisfaction larmoyante. Savourant mon exquis désarroi, je pris alors le risque de relever la tête. La sienne, débordant de secousses , épineuses congestions matinales, s’agitait machinalement. Et à ce moment précis, elle croisa mon regard. La sensation n’êut été pire si elle prît sauvagement mon âme. Foudroyé de plaisir. Empli de folie, mon être était catalysé par son regard vague et si profond. Je ne pouvais me résoudre à quitter son regard. Elle était si châtoyante, si sublime, que quelconque mutineries qu’elle eut ajouté au tableau n’eut fait que renforcer l’attraction dont j’étais le jouet. La Nature pouvait se fendre de l’œuvre magistrale et admirable qu’elle avait porté en son sein. Au terme d’une longue introspection, après avoir esquissé une œillade facétieuse, elle détourna le regard, et je me replongeai complaisamment dans les affres de l’envie. Cela en était fini de ma personne. Toute sensation, toute communion avait disparu. J’avais été la simple victime de l’infarctus du bonheur. Ma matinée n’était ainsi plus qu’illusion nimbée d’une magnificence parfaite et grandiose. Ma professeur arriva et nous entrâmes silencieusement, alléchées bêtes que nous sommes, par les douces volutes que l’ange laissait trainer derrière lui. Je m’assis, et cette action si triviale en soi me fit étrangement l’effet d’un choc brutal. Transpercé à brûle pourpoint par ce choc, tout s’effondra. Mondes mirifiques, planètes verdoyantes enchantées, pâles anges électrisants des apaisantes contrées et rauques démons rois des enfers, toute cette symbiose palpable d’énergie de saveurs et de senteur s’était comme faufilée hors de mes sens. Cela ne pouvait pourtant pas être. Le crissement caractéristique de la craie se désagrégant contre le tableau me confirma amèrement tout espoir vain de félicité prochaine. Ce fut alors au terme d’un trait d’esprit qui passa comme un éclair que je réalisai l’absurde de la mise en scène de cette apparition immanente. En cette belle matinée de juin, innondé par quelques rais poussiéreux filtrant à travers les antiques fenêtres de la salle , l’ironique de ma situation m’apparut brusquement : je m’étais assoupi.
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